Ymir

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Ymir n’a rien d’une planète sympathique. Non. Couverte de glace, battue par les vents et les intempéries, c’est une banquise sans fin, troublée seulement par deux détails. D’une part, l’Entaille, sorte de faille gigantesque dans laquelle vivent la plupart des humains récemment arrivés. Et de l’autre, l’Ansible, un artefact alien monumental, cadeau des Anciens, planté là depuis des millénaires et qui rend malade dès qu’on s’en approche trop. Comme toutes les technologies aliens, les xénotechs, d’ailleurs. Ymir, secouée par les tensions opposant les colons originels, établis de longue date, et la compagnie, récemment établie pour en extraire les ressources minières, est une planète que Yorick a décidé de fuir il y a vingt ans. Ayant trahi les siens au profit de la compagnie, il est devenu un chasseur de grendels (*), jurant de ne jamais revenir sur sa planète natale. On imagine sans mal son ravissement quand ladite compagnie décide de l’y renvoyer, sans même le prévenir.

(*) Des machines à tuer aliens sur lesquelles les humains tombent parfois, par hasard…

“Ymir”, premier roman de Rich Larson, est loin d’être un récit gai et bucolique, à l’image du décor qui voit s’y dérouler son intrigue. L’auteur a choisi ici de convier son lecteur non à un voyage à la découverte des mystères de cette planète, mais plutôt dans les tréfonds de l’âme tourmentée de son protagoniste principal. Envoûtant dès ses premières pages, remarquablement conduit et bénéficiant d’une structure narrative surprenante, “Ymir” est un livre qui marque. Fort. Et qui, malgré une conclusion plutôt positive, laissera à certains (*) une sensation d’amertume tenace et poisseuse.

(*) Enfin, à moi, en tous cas : l’envie de me jeter sur des antidépresseurs m’a pris dès le livre fini.

“Si tu combats les monstres…”

Yorick s’est toujours senti rejeté sur Ymir. Enfants, lui et son frère cadet étaient pour les autres habitants de l’Entaille, des “demi-sangs”. Des bâtards, fils d’une mère rageusement attachée à l’indépendance d’Ymir et d’un employé de la compagnie ayant disparu sans laisser de trace. Alors, quand l’occasion s’est présentée, il a signé. Pour s’engager comme soldat. Pour obtenir un billet de départ pour les étoiles, et échanger sa vie misérable contre une autre, dangereuse mais excitante. Et sans doute plus longue, malgré les risques : la compagnie disposant de technologies bien supérieures (*) à celles des mondes arriérés comme Ymir. Un bon plan, donc. Si ce n’est un détail. Avant de partir, Yorick a dû remplir sa première mission. Participer à la sanglante répression menée par la compagnie contre les colons. Son retour surprise dans l’Entaille n’a donc rien de réjouissant.

(*) Prothèses, améliorations, drogues, implants. Même décapité, t’es pas mort !

Mais le boulot d’un chasseur de Grendel, c’est de les traquer et de les atomiser. Souvent cachés, mis en veille pendant des siècles, ces machines se manifestent parfois longtemps après l’installation des humains sur un nouveau monde. En général en affolant les engins sensibles à la xénotech, et en massacrant ceux qu’ils croisent. Du coup, quand l’un d’eux a décidé de mettre fin à sa sieste sur Ymir, éviscérant quelques pauvres mineurs au passage, la responsable de la sécurité (*) de la compagnie, Gausta, a tout naturellement fait détourner le vaisseau de son cher Yorick, celui qu’elle avait pris sous son aile au début de son entraînement.

(*) Pas la sécurité des employés, bien sûr ! Celle des bé-né-fi-ces ! Les employés sont des biens remplaçables pour la compagnie.

Xénotech : quand l’univers t’est étranger

L’intrigue nous fait donc suivre de près la chasse, les pensées et les souvenirs de Yorick. Troufion, certes d’élite mais troufion quand même, il ne s’intéresse pas trop à la nature de son ennemi désigné. Pas plus qu’il ne semble porter le moindre intérêt à ce que tout le monde nomme xénotech, à part à ce qui peut l’en protéger : les gadgets de la compagnie. Tout au plus sait-il, comme tout le monde, que la rumeur prête à l’Ansible la même origine qu’aux grendels. Entre deux missions, son temps libre, il l’occupe à se défoncer à la doxe, à la phédrine (*) ou à l’alcool, pas à étudier les mystères de l’univers.

(*) Des drogues, visiblement illégales, mais que la compagnie fournit sans peine à son protégé.

Et pour tout dire, pour Yorick les grendels n’ont rien d’un mystère, il sait tout ce qu’il doit savoir pour mener à bien sa mission : les éradiquer. Cela dit, sur Ymir, ça ne va pas se faire sans poser quelques problèmes.

Checklist du désastre

Car même sans ces conditions de départ pourries, il faut bien le dire, venir à bout d’un grendel n’a rien d’une partie de plaisir. Et à ces difficultés vont bien vite s’ajouter une myriade d’ennuis, et plus spécifiquement le passé trouble de Yorick sur Ymir, et la forte propension du grendel local à ne pas se comporter comme attendu. Et il faut le dire, le croiser, c’est du brutal ! Aficionados du dézinguage et de l’étripage, Rich Larson ne vous a pas oubliés, et les moments d’actions pures (*), de démembrements et de morts, très subites, sont bien entendu au rendez-vous. Des scènes qui ponctuent à l’hémoglobine un récit au rythme volontairement en dent de scie, mêlant des moments calmes, parfois presque oniriques à des scènes à l’intensité plus soutenue.

(*) Et d’ailleurs même quand les choses se calment, ça reste fortement teinté d’hémoglobine. Merci la compagnie !

Au final…

Radical et haletant, mais sombre et poisseux, “Ymir” est une expérience qui prend aux tripes. Un roman qui mêle habilement psychologie et action, et qui s’adresse au lecteur en ne prenant pas de gants. À mon propre niveau, ça m’a énormément rappelé ce que j’avais ressenti en voyant Apocalypse Now (*), même si les deux n’ont que peu de ressemblance. Question d’ambiance. Toujours est-il que pour un premier roman, il y a tout de même de quoi applaudir, tant pour le choix du sujet, du décor de l’intrigue, que pour la maîtrise narrative dont Rich Larson fait ici preuve. C’est brillant, toujours oppressant mais jamais rebutant. Le lecteur se sait malmené, mais ne peut s’empêcher de continuer.

(*) Autant le dire, je trouve ce film génial, mais malaisant ! En passant, je vous recommande fortement le documentaire sur le making-of du film.

Bref, recommandé pour ceux qui aiment quand c’est sombre et sans espoir et qui aiment autant visiter les enfers aliens que psychologiques. Moins à ceux qui chercheraient un pur roman d’action sur une planète hostile, ou à ceux espérant étancher leur soif de planet-opera au parfum feelgood, vous l’aurez compris ! Pour ma part, je vais garder un œil sur cet auteur à l’avenir.


Fiche JKB

  • Genre : Voyage en enfer/Introspection psychologique/Révolte sur Hoth (pour le décor)
  • Wow Level : 5/10. SF Moderne correcte, sans erreur mais sans feux d’artifices.
  • Note personnelle : 7/10. La tension qui ne se relâche pas, les révélations qui tombent bien.
  • Près de 400 pages, orchestrées en courts chapitres qui emportent facilement le lecteur
  • Probabilité de relecture : 1%. C’était très bien. Mais pas deux fois.

Titre original :

Ymir

2022

Couverture :

Pascal Blanché

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