Pénélope, Reine d’Ithaque

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On n’imagine pas une seule seconde tous les trésors d’ingéniosité qu’il faut déployer pour garder un trône jusqu’au retour d’un roi parti guerroyer sous des cieux lointains. Si tout le monde connaît la ruse du métier à tisser employée par Pénélope pour tenir à distance les prétendants, Homère ne s’est pas plus attardé que ça sur le sujet. Heureusement pour nous, Claire North a décidé d’y remédier avec cette trilogie dont “Pénélope, Reine d’Ithaque” est le premier tome. Autant le dire tout de suite, cette tentative de revisite d’une des plus grandes légendes de l’Humanité est, à mes yeux, une sacrée réussite. J’ai en effet hurlé comme le vent et maudit les dieux de l’Olympe, tout autant que j’ai pleuré (*) comme rarement au fil de cette lecture.

(*) De rire, autant que de tristesse, devant l’injustice de ce monde, et par la grâce de l’esprit acéré de Claire North !

Un livre qui impressionne par son inventivité érudite, son ton détonant et sa remarquable capacité à surprendre le lecteur, pourtant convaincu d’avancer en terrain connu. Et tant pis si les intrigues de palais dans lesquelles s’escriment la brave Pénélope n’ont jamais été chantées par les poètes, c’est avec jubilation qu’on se voit invité à suivre sa propre histoire, narrée, excusez du peu, par Héra elle-même, Reine des Olympiens. Un choix qui permet de découvrir une déesse n’ayant pas sa langue dans sa poche et qui n’hésite pas, malgré l’interdiction de Zeus, à se mêler des affaires des mortels. Mais après tout, elle est bien celle à qui les femmes abandonnées adressent leurs prières, n’est-ce pas ? Que dirait-on d’elle (*) si elle ne les écoutait pas ?

(*) Franchement ? Ce qu’on peut dire d’elle, Héra s’en fiche ! Mais alors à un point… Sauf si on chante ses louanges.

Reine ? Tu parles d’un cadeau !

Dix ans à élever un fils seule, dix ans à organiser la logistique de guerre pour permettre à son roi de mari d’exploser des crânes sur les plages de Troie. Dix ans, c’est une éternité pour une jeune femme. Mais, en plus, cela fait plus de sept ans que cette satanée guerre s’est achevée, que les grands rois achéens sont revenus victorieux, Agamemnon à Mycène, Ménélas à Sparte, et Achille… euh non, pas lui. Pas plus qu’Ulysse (*). Sept ans de plus à élever un adolescent ingrat, à repousser les assauts des prétendants et la fausse compassion qu’on se croit obligé de lui montrer. “Pauvre reine qui croit son mari encore en vie !” Mais surtout dix-sept ans à compter les amphores de vin, les cochons du palais et les poissons ramenés par les rares hommes que compte encore Ithaque. Dix-sept ans de labeur, de négociations avec les marchands et d’âpres hivers, durant lesquels les prétendants ont fait fondre le maigre trésor laissé par Ulysse ; une misère avec laquelle elle a dû se débrouiller.

(*) Occupé à se vautrer dans les draps de Calypso… Ouais, la majeure partie de son Odyssée, il la passe au lit !

Un état de fait que nous rapporte Héra, elle qui peut lire dans l’âme des mortels et dont l’attention divine peut se porter partout. Et sur Ithaque, modeste capitale (*) des îles occidentales, s’il est une âme qui lui est limpide et qui force son admiration, c’est celle de Pénélope. Sans celle-ci, plus de royaume, pas d’héritier et pas de trône à retrouver pour Ulysse, ce que seules Héra et quelques autres déesses savent. C’est d’ailleurs à une armée de femmes laborieuses, agissant dans l’ombre et loin des yeux des prétendants, que le royaume doit sa survie. Une armée aux ordres d’une reine à laquelle la coutume n’a laissé ni choix ni pouvoir. Si le jour elle maintient en public une image de femme respectable, timide et réservée, dont personne n’écoute les avis, la nuit la voit comploter pour sauver son royaume des prétendants, et bientôt d’autres dangers. Une ambivalence qui ne peut que plaire à la femme de Zeus.

(*) Une île qui empeste le poisson, là où le fumet des porcheries ne l’emporte pas. Dixit Héra.

Héros, rois, soldats ou pirates… ça dépend…

Car des dangers, les mers en regorgent depuis la chute de Troie, sans parler de Poséidon qui n’a qu’Ulysse dans son viseur. On dira juste qu’un soldat sans bataille à livrer peut facilement, par désœuvrement, se faire recruter comme pirate. Qui n’est jamais qu’un criminel si son bateau n’est pas conduit par un roi, parce que dans ce cas-là, on parle plutôt de pillage légitime, de renflouement des caisses ou de leçons en matière de respect (*). Et sur le marché des endroits certes pas blindés de trésors, mais notoirement laissés sans défense, Ithaque est tout à fait attractive ! Et c’est ainsi que s’ouvre la trilogie : de menace potentielle, l’attaque d’un village de la côte s’est transformée en réalité bien sanglante. Et il apparait vite inutile à Pénélope d’espérer l’aide des prétendants ou des puissants de la ville, ou même de les en informer : “Si Ithaque est attaquée, c’est parce que la reine n’a pas choisi un nouveau roi. Avec un vrai bonhomme sur le trône, les pirates y réfléchiraient à deux fois”.

(*) Tu viens, tu brûles, tu tues… et tu signes un traité de paix avec le noble survivant, qui devient roi. Autant te dire que ton allié te respecte.

D’armée de l’ombre bien inoffensive, les suivantes de Pénélope vont ainsi devoir passer un cap, et se transformer en chasseresses de pillards, en guetteuses et en espionnes. Un effort pas si énorme que ça, en définitive, puisque depuis des années les ithaquiennes, bien obligées de faire chauffer la marmite, se servent de haches pour couper le bois et d’arcs pour chasser le lapin. Il n’y a qu’à changer de cible. Et prier Artémis, qui, oh surprise, traîne souvent près de son temple sur l’île, et qui apprécie toujours que la grossièreté masculine (*) soit punie d’une flèche dans les parties. Ou d’une hache dans le crâne. Oui, Ithaque a bien des côtés intéressants pour certaines déesses.

(*) Dire qu’Artémis n’aime pas les hommes… c’est un doux euphémisme. Alors les pirates qui s’en prennent aux femmes, je vous dis pas…

Déesses et tragédie

Mais alors que les femmes d’Ithaque se préparent à devenir guerrières et que les intrigues s’épaississent autour de Pénélope, le destin va bientôt semer une nouvelle embûche sous les pieds de celle-ci. Une petite visite familiale qui va considérablement compliquer ses affaires. Et qui n’est sans doute pas étrangère à la présence d’Héra dans les parages, puisqu’il s’agit d’Électre, enivrée de haine, accompagnée d’un Oreste un peu déboussolé, tous deux à la recherche de leur meurtrière de mère, Clytemnestre. Une reine qui a osé s’élever au-dessus de sa condition (*), et qui n’a pas hésité à prendre sa revanche sur son brutal mari en l’assassinant. Et l’une des favorites d’Héra, sans doute pour ces raisons. Car la reine des dieux entretient en effet un amour immodéré pour Clytemnestre, Pénélope et Hélène, celles qu’elle nomme “les trois dernières reines de Grèce”. Elle admire ces femmes capables de résister à leur destin d’épouses malheureuses. Comme elle-même.

(*) Ouais. Elle a osé remplacer le roi et a mis Mycène au pas. Ça a fait des histoires à son retour, et ça s’est mal fini. Voir les tragédies d’Eschyle et de Sénèque, qui ont approfondi le sujet.

Bref, autant le dire, avant même de parler d’un éventuel “retour du roi” (*), les choses vont sacrément s’agiter à Ithaque. Au palais, à l’intérieur des terres et autour des temples. Et Héra le raconte de manière truculente, la déesse distribuant des piques verbales aussi meurtrières qu’hilarantes.

(*) Au-delà de la blague : il y a deux tomes qui suivent. Et donc encore trois ans avant le retour d’Aragorn… euh d’Ulysse.

L’art de re-narrer

Ce qui frappe d’entrée dans ce livre, c’est la remarquable facilité avec laquelle on se laisse entraîner par la plume de Claire North et par la voix qu’elle donne à Héra. La plus noble des olympiennes à l’en croire, mais à la langue aussi venimeuse qu’éloquente. L’histoire qu’elle nous narre est, tout en finesse, une tapisserie qui mêlerait l’épique à la farce, la tradition des chants grecs et les dialogues triviaux du quotidien (*). Si tout le monde s’y exprime tel que les poètes le désirent, Claire North sait y glisser des apartés savoureux, des échanges parfois salaces murmurés discrètement et des moqueries mordantes auxquelles les protagonistes font semblant d’être sourds. Et de manière générale, l’autrice y assume un style moderne, au début un peu déroutant, mais plus que bienvenu dans ce cadre antique aux accents de tragédie.

(*) Le livre mélange les registres sans vergogne. Ce qui n’est pas sans rappeler le style de Terry Pratchett auquel on compare l’autrice.

C’est ainsi que jamais l’ennui ne s’installe et que le lecteur se voit bousculé, passant de l’hilarité que ne manquent pas de provoquer des personnages féminins à la langue affutée, à la franche inquiétude face aux dangers qu’elles se voient obligées d’affronter.

Au final…

Claire North commence à se faire remarquer dans nos contrées francophones. On a parlé d’elle d’abord pour une trilogie de novellas, rééditée en un seul volume classieux, plutôt orientée fantastique, puis pour un roman de space-opera aux critiques élogieuses. Eh bien, sur le terrain du fantastique et du retelling (*) mythologique, laissez-moi vous dire que la dame se défend fichtrement bien, signant là une vraie réussite, un page-turner qui ne peut que ravir l’amateur de mythologie tout autant que le lecteur à la recherche d’une bonne histoire.

(*) Oui, retelling. C’est acté, je l’ai lu sur un quatrième de couverture. Avouons-le, revisitation, c’est pas terrible. Retelling, donc !

Car si la légende originale reste intacte, ce qui plaira aux puristes, Claire North parvient à la renouveler sans la dénaturer, jouant des ambiguïtés du mythe pour mieux l’éclairer, rendant cohérents certains mystères de l’histoire de la patience, incroyable et infinie, de Pénélope. Une légende à laquelle ce livre rend vraiment grâce et qu’on recommandera donc sans retenue, et pas seulement à un lectorat féminin (*). Et en espérant que les deux tomes qui suivront seront d’aussi bonne tenue que celui-ci !

(*) …sous prétexte qu’il s’agirait de l’histoire d’une femme écrite par une femme…


Fiche JKB

  • Genre : Revisitation féminine de l’Odyssée, façon Terry Pratchett/Joss Whedon.
  • Wow Level : 8/10. Érudit, intelligent et fabuleusement inventif. Je suis renversé.
  • Note personnelle : 9/10. J’étais parti sur un 9.5, mais ayant commencé le tome 2, j’ai révisé ma note…
  • 460 pages. Ce qui n’est pas assez ! Soit c’est écrit en gros, soit Claire North sait happer son lecteur…
  • Probabilité de relecture : 100%. Avec joie !

Titre original :

Ithaca

2023

Couverture :

Lisa-Marie Pompilio

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