Ça aurait pu être la mission spatiale la plus fabuleuse de l’Humanité. Il faut dire que l’objectif était plus qu’alléchant : mettre le pied, et la main, sur le premier artefact résolument extraterrestre jamais découvert dans notre système solaire. À sa périphérie, un peu au-delà de Neptune plus précisément. Là où certains astronomes s’étaient attendus à trouver une nouvelle planète depuis des années. Un artefact incongru. De la taille d’une lune, mais avec une masse égale à dix fois celle de la Terre ! Un bidule ressemblant vaguement à une tête de grenouille humanoïde. Oui. Inattendu. Défiant les lois de la physique et grotesque. Et d’un attrait irrésistible pour n’importe quel scientifique. Les membres choisis pour ladite mission s’étaient donc tous sentis privilégiés d’y être envoyés. Même s’ils allaient passer presque la moitié de leur vie dans un vaisseau avant d’y arriver (*). Inutile d’en faire mystère, le voyage en lui-même fut une réussite. Un succès de la collaboration scientifique internationale. C’est à l’arrivée que les choses se sont gâtées.
(*) Fin du XXIe siècle : on n’a pas encore trouvé le moyen d’aller dans les parages de Pluton en moins de dix ans. Pas d’hyper-espace, pas de sauts quantiques, rien ! Tu pars pour vingt-cinq ans pour l’aller et vingt-cinq de plus pour le retour.
On est donc ici face à une revisitation. Le thème du gros objet alien découvert dans la banlieue du système, ou big dumb object en anglais, est un vieux thème de la SF (*). Qu’il s’agisse de planétoïdes excavés, ou de stations spatiales abandonnées, c’est l’occasion de proposer des mystères “insondables” dans des décors “hauts en couleur”, le tout parfois teinté de questionnements quasi existentiels, voire philosophiques. L’occasion aussi de plonger des protagonistes dans des situations proprement déroutantes, dans lesquelles seule l’ingéniosité leur permet d’avancer face à l’inconnu, dangereux ou pas. Un petit jeu dans lequel Adrian Tchaikovsky excelle avec cette novella qui, portée par une narration habile, se joue du lecteur avec un ton délicieusement doux-amer.
(*) On pense à Rama d’Arthur Clarke, ou à Éon de Greg Bear, mais on peut noter que cette thématique apparaît aussi dans The Expanse ou dans le cycle de la Grande Porte, et bien sûr dans Gaïa.
Seul face à l’inconnu
Ce long voyage, et surtout ce qui est arrivé depuis que les humains ont atteint leur destination, est entièrement narré par l’un des membres de l’équipage, Gary Rendell. Pas l’un des scientifiques de renom embarqués sur le Don Quichotte. Juste l’astronaute de service de ce vaisseau construit spécifiquement pour cette mission. Et quand on le rencontre, au premier chapitre, Gary est perdu. Et pas qu’un peu ! Abandonné à son sort, il erre tel un Ulysse solitaire dans ce qu’il appelle des “Cryptes”. Et de son propre aveu, même s’il est parvenu à y survivre jusqu’à maintenant, traverser ces lieux étranges ne se fait pas sans en payer le prix. La mort y rôde à chaque détour et les rencontres qu’on y fait peuvent se révéler atroces et dangereuses, tant sur le plan physique que mental. Il faut d’ailleurs peu de temps à Gary pour qu’il confesse au lecteur se sentir basculer doucement dans la folie depuis quelque temps (*). Un lecteur , sorte de confident, auquel il s’adresse en l’appelant “Toto” !
(*) Tuer ou être tué, ce n’est pas un mode de vie qui rend les gens stables, psychologiquement parlant.
Alternant les chapitres relatant le voyage du Don Quichotte jusqu’à son arrivée en vue de l’artefact, et ceux consacrés aux péripéties malheureuses de Gary depuis qu’il s’est retrouvé séparé de l’équipe de reconnaissance envoyée à l’intérieur de celui-ci, Tchaikovsky réussit sans peine à attiser la curiosité du lecteur. Et à l’emmener à la suite de Gary à la découverte des entrailles de l’artefact alien, ces fameuses “cryptes”, dans lesquelles les membres de la mission se sont perdus. Une succession sans fin de couloirs et de cavernes, comme tirés d’une galerie d’environnements aliens, souvent habitées, mais pas toujours vivables. Un labyrinthe sournois (*) dans lequel notre pauvre héros tente de retrouver la sortie, son vaisseau et ses compagnons.
(*) Tu peux quitter une crypte par le couloir de gauche et t’y retrouver immédiatement, venant du couloir de droite. Ou du haut.
Mission de la dernière chance
Le long voyage du Don Quichotte, son arrivée en vue de l’artefact et la décision de l’aborder pour y pénétrer constituent donc l’autre ligne narrative de cette novella. Une aventure en elle-même tout aussi captivante, et très convaincante grâce au soin apporté aux détails par l’auteur. De l’origine de la découverte de l’artefact par l’Humanité, jusqu’au moment décisif de son abordage par les membres de la mission, Tchaikovsky réussit là aussi le tour de force de passionner le lecteur jusqu’à une issue qu’il connait pourtant déjà. Presque. La dynamique entre les membres de l’équipage, leurs doutes et leurs espoirs quant à l’issue de la mission ne sont pas laissés de côté. Une expédition dont la réussite est vitale. La Terre que Gary a quittée est en effet quasi à bout de souffle (*), et le Don Quichotte emporte ainsi avec lui tous les rêves d’une civilisation qui voit dans cet artefact une chance d’éviter sa disparition. S’il revient.
(*) La fin du XXIe siècle, c’est le seum les amis ! Rien ne va plus, depuis notre époque, et ça n’a fait qu’empirer. Fort.
Au final…
“Sur la route d’Aldébaran” mêle de nombreux genres, oscillant entre la tragédie, l’aventure et la farce et se révèle une novella à la lecture entraînante. Avec un ton et un art de la narration que n’auraient reniés ni Fredric Brown ni Robert Scheckley, l’auteur fait se frotter le lecteur à l’ailleurs et à l’horreur (*) avec jubilation. Un texte plein de références, qui ravira les amateurs du genre, mais qui intéressera sans doute autant les lecteurs voulant juste lire une histoire distrayante, et qui sollicite un peu leur cerveau.
(*) Oh oui ! Les deux vont souvent de pair !
Bref, une novella que je recommande, malgré une note personnelle finalement pas si élevée, mais qui aurait sans doute été meilleure si ce texte avait été plus long. Ou plus court. J’aurais sans doute voulu visiter plus à fond ces cryptes, ou alors n’en avoir qu’un plus petit aperçu. Et aussi que ce final, pourtant intelligemment amené et mis en scène, me laisse un peu plus renversé, plus impressionné (*). De menus détails qui ne devraient en rien vous empêcher de découvrir ce livre de Tchaikovsky, qui m’a fait passer un bon moment !
(*) On dira que c’est un avis de grincheux blasé !
Fiche JKB
Titre original :
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