Les chants de Nüying

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9 minutes

Par Émilie Querbalec

Après la bonne surprise qu’avait été pour moi son précédent roman, Quitter les Monts d’Automne, j’attendais le dernier livre d’Émilie Querbalec avec impatience et appréhension. Impatience, car les éloges l’entourant sont nombreuses. Appréhension, car, comme toujours après une bonne surprise, rien n’est pire que de voir ses attentes déçues. Les Chants de Nüying m’ont effectivement emporté dès les premières pages. Cela étant dit, bien que je l’aie en grande partie énormément apprécié, il ne m’a pas totalement convaincu…

Le souffle de l’Histoire !

Je disais plus haut que les premières pages m’avaient totalement bluffé, c’est bien parce que Les Chants de Nüying commence très fort, proposant dès le départ une intrigue des plus ambitieuses.

Pitch : ayant lancé une sonde robotisée vers une lointaine planète peut-être habitable, l’humanité a reçu en retour des données prouvant que la vie pouvait bien s’y développer : Nüying ressemble en effet beaucoup à la Terre, celle d’il y a trois milliards d’années, et elle semble couverte de nombreux océans. Mieux : avant de cesser d’émettre, la sonde a fait parvenir des enregistrements sous-marins de ce qui ressemblent bien à des chants ! Preuve d’une forme de vie ? Il faut aller y voir ! Et c’est ainsi que se décide, sous l’égide d’un milliardaire visionnaire, la première mission interstellaire humaine : un voyage de trente-quatre ans vers l’étoile Shun, pour un équipage de cinq cent personnes triés sur le volet, à bord d’un vaisseau-arche/générationnel(*) aux dimensions gigantesques.

(*) Vaisseau prévu pour des générations d’équipage se succédant au fil du temps/voyage. Waouh, wikipedia a même une super page sur le sujet !

Émilie Querbalec parvient à évoquer tout cela, et plus encore, sans que ce soit une seule seconde ennuyeux ou longuet. Grâce à son style et à ses remarquable talents de conteuse, elle décrit tout cela sans que ça déborde d’explications scientifiques bavardes, mais sans pour autant les évacuer, rendant crédible et prenant ce projet qu’il faut bien qualifier de dingue.

Un projet de dingues !

La première partie du roman, qui en compte trois, nous propose de nous intéresser aux préparatifs de ce voyage, qui a effectivement tout d’une mission pour dingues. Qu’on en juge : l’équipage divisé en deux partie n’arrivera pas dans le même état au terme de ce très long parcours. Ceux qui auront du piloter vaisseau et le maintenir en état tout au long du voyage, en verront le bout peu de temps avant de mourir. L’autre partie, mise en stase pour ne pas vieillir, devra elle se réveiller seulement à l’issue du voyage, en espérant que tout se passe bien. Il y a donc un défi humain, celui d’une société devant vivre et perdurer en vase clos, et des défis technologiques, la mise en stase(*) en étant encore au stade expérimental, tout comme le vaisseau lui-même, premier de son genre. Sans oublier le projet dans le projet, le plan fou du vieux milliardaire à la tête de la mission : condamné à mourir en cours de route, il projette juste de stocker un enregistrement de son esprit dans l’ordinateur surpuissant du vaisseau, pour le faire ensuite réinjecter dans un clone plus jeune de lui-même. Un projet même pas secret, autour duquel se sont rassemblés des scientifiques, tout heureux de participer en même temps à deux grandes et nobles entreprises. Car après tout, dans ce monde fortement marqué par la pensée Bouddhiste, la “Réincarnation Numériquement Assistée” telle qu’on la nomme, n’est-elle pas une entreprise aussi noble que celle consistant à partir découvrir l’univers !?

(*) L’hibernation, la mise en stase : un poncif de la SF, que tout le monde a fini par prendre pour acquis. Dans les faits, la science moderne en est encore très loin !

Spoiler : ce monde n’est pas le notre !

Car oui, le monde que l’on connait, assez peu marqué par la pensée Bouddhiste vous l’aurez peut-être remarqué, n’est pas exactement celui qui sert de décor aux Chants de Nüying. Et celui-ci n’est d’ailleurs même pas notre monde dans un futur lointain, comme le laisserait penser la date mentionnée au premier chapitre : “11–2563”. C’est en fait un monde uchronique, dont nous partageons le passé jusque vers le milieu du XXème siècle et qui a ensuite divergé du notre, avec une Chine comme nous ne la connaissons pas. Une Chine pionnière de la conquête spatiale qui a envoyé le premier homme sur la Lune. Une Chine pacifique qui a mis un terme à sa guerre contre le Tibet. Une Chine moins communiste et plus spirituelle à qui on doit l’adoption par le monde entier du calendrier bouddhiste(*). Une Chine et un monde qui ont dépassé scientifiquement le notre, mettant en pratique la propulsion supraluminique à une époque correspondant à la fin de nos années 1990 !

(*) La première partie démarre donc en 2020 Anno Domini. Voir à ce sujet cet article sur le blog de l’autrice. Article que j’ai découvert en finissant cette fiche, d’ailleurs !

Évolution de l’intrigue

Après vous avoir fait un résumé de la première partie du roman, et de son petit twist, Il faut bien que je vous parle de ces particularités qui, ensuite, m’ont particulièrement marqué, une fois entamée la seconde partie du roman : de ces manières de faire avancer l’histoire ; de ces effets de styles. Il y a, par exemple, cette facilité avec laquelle Émilie Querbalec parvient à immerger le lecteur dans son histoire, en lui faisant suivre des personnages “à hauteur humaine” : on les accompagne avec intérêt, même lorsqu’ils ne sont pas particulièrement sympathiques. Et même, aussi, lorsque leurs actes ne sont pas particulièrement héroïques ! Dans un tel roman, qui aurait pu être plus marqué par un côté hard-SF et négligeant ainsi ses personnages, ce n’est pas forcément un atout auquel on pouvait s’attendre !

Et il y aussi cette manière de ne pas forcément tout raconter, tout montrer au lecteur ; de ne pas lui livrer toutes les clefs, somme toute ! Entre la première partie du roman et la seconde s’insèrent ainsi de nombreuses ellipses, des non-dits, des zones d’ombre que le lecteur est chargé seul d’éclairer. C’est un procédé qui renforce, là aussi, l’immersion et le côté réaliste de l’histoire(*), mais qui pourrait peut-être bien frustrer les lecteurs qui, comme moi, aiment beaucoup les longues pages remplies d’explications formelles. Cette volonté de l’autrice d’éluder certains faits participera de la surprise qui attendra le lecteur quant à l’orientation de l’intrigue une fois le voyage déjà bien entamé, la seconde partie prenant une direction assez inattendue. Cet art de l’ellipse, remarquablement réutilisé ensuite, permet à Émilie Querbalec de livrer ainsi un texte allant à l’essentiel, d’éviter la démonstration et de faire dans la concision.

(*) On a rarement une vue globale des évènements dès que ceux-ci impliquent des dizaines et des dizaines de gens sur une longue période !

À ce titre, la troisième partie, que je n’ai pas lâchée et lue presque d’un seul coup, m’a presque fait regretter que ce roman n’ait pas une suite, voire qu’il ne soit pas bien plus long. Il y manquait ce que j’attendais, et dont d’autres lecteur n’auront sans doute pas besoin : des explications(*) ! De même pour l’épilogue, dont j’imagine qu’il a été grandement apprécié par d’autres lecteurs, qui ont du en apprécier le côté lyrique, mais qui m’a paru diablement trop court. Satisfaisant, car levant le voile sur certains mystères, mais trop court ! Oh, il est certain que cette forme de conclusion, très concise, correspondait très bien à l’esprit du livre, mais je dois dire qu’elle m’a quand même laissé sur ma faim.

(*) Oui, je suis bien un fan d’Holmes et de Poirot !

Un peu trop ambitieux, un petit peu trop court, débordant de de bonnes idées, voilà un roman qui m’a fait suer en rédigeant sa critique ! Frustré par sa brièveté et sa concision, mais enthousiasmé par la richesse des thèmes abordés, je me retrouve à lui donner une note excellente au niveau de l’inventivité, mais une note personnelle finalement assez peu élevée. Et bien que super agréable et facile à lire, je ne parviens pas non plus à lui attribuer le label “abordable” : à mon avis, mieux vaut s’y lancer en ayant déjà une bonne expérience en matière de lecture science-fictionnelle(*), et aussi ne pas s’attendre à un livre tout simplement “distrayant” !

Cela étant dit, à l’heure où je finis de rédiger cette fiche, ce roman semble bien parti pour gagner le prix Rosny Ainé 2023, récompensant le meilleur roman de science-fiction francophone. Vous pouvez donc prendre ma note personnelle pour ce qu’elle est, et vous faire votre propre avis : la majorité des lecteurs pensent que vous avez toutes les chances de passer un bon moment en lisant ce roman !

(*) Si vous cherchez plus accessible et plus distrayant, goûtez d’abord au précédent roman d’Émilie Querbalec, Quitter les Monts d’Automne, que j’ai trouvé personnellement un cran au-dessus de celui-ci !


Fiche JKB

  • Genre : Voyage spatial/société en huis-clos/premier contact/uchronie/transcender tout cela !
  • Wow Level : 8.5/10 Tellement de bonnes idées ! Dommage…
  • Note personnelle : 7/10 Prenant, mais frustrant à mon goût : trop court et trop elliptique.
  • La plume d’Émilie Querbalec est tellement magnifique, qu’on ne voit ni le temps ni les pages passer : un peu plus de 400 pages.
  • Probabilité de relecture : Quand j’aurai l’envie de vérifier que j’ai bien tout deviné 😉

Titre original :

Les chants de Nüying

2022

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