Le Talion du Cheikh

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Un roman et une trilogie par George Alec Effinger

Publiée en français dans les années 90 sous l’étiquette “cyberpunk”, la trilogie du “Boudayin” de Georges Alec Effinger est certainement le truc le plus fun, et en tous cas le plus exotique, qui fut jamais publié sous cette étiquette ! Les romans classés “cyberpunk” à cette époque se distinguaient plutôt par une vision pessimiste de l’avenir proche, et on les aimait pour ça(*). Mais en ce qui concerne les péripéties de Marîd Audran, héros récurrent et narrateur de cette série de romans, on se retrouve dans un registre bien plus léger. Oh, bien sûr, comme il s’agit des péripéties d’un détective privé opérant au plus près de la pègre, il faut bien sûr s’attendre à des événements violents et à des gens pas très sympathiques ! Mais le ton désabusé avec lequel Marîd narre ses histoires est tellement plein d’ironie et de second degré qu’on ne peut se retenir de ricaner à chaque fois qu’il relate tel assassinat, ou tel malheureux démembrement, auxquels il s’est retrouvé mêlé.

(*) C’est bien parce qu’il décrivait un futur proche particulièrement atroce dans les Mailles du Réseau qu’on aimait bien lire Bruce Sterling. Pas pour ses rastas vaudous. Même si c’est cool, les rastas qui font du vaudou.

J’avais lu et relu les deux premiers romans de cette série il y a déjà longtemps, mais je n’ai mis la main sur le dernier tome que récemment. Mes impressions seront donc confuses, mixant mes souvenirs des premiers livres et ceux plus récents de ce dernier ouvrage.

Contexte : le Boudayin

Le Boudayin. L’univers des aventures de Marîd, c’est ce quartier où il vit, traîne, boit et travaille. Principalement constitué de “La Rue” et de ses nombreux bars, c’est le quartier fermé, chaud, rouge, d’une ville d’Arabie par ailleurs jamais nommée(*). C’est un petit monde, très terre-à-terre, peuplé de gens revenus de tout : malfrats à la petite semaine, danseuses de bar, videurs de boîtes de nuits, souteneurs, petits arnaqueurs. Un quartier où tout le monde se connaît, s’appelle “mon frère”, “mon chéri” ou “cheikh” avec une hypocrisie totalement assumée, chacun étant prêt à trahir, arnaquer ou estropier la personne avec qui, quelques heures auparavant, il buvait un verre ou jouait aux cartes… À l’exception notable de Marîd, qui surnage un peu dans ce marais immoral, ayant décidé que l’honnêteté, pilier de l’Islam mais plutôt rare dans ce milieu, pouvait lui servir de travail. Fan de vieux films noirs du XXème siècle, il est donc devenu un “détective”. Avec le chapeau.

(*) Ayant fait quelques recherches, j’ai appris que le modèle sur lequel Effinger s’est calqué pour créer son Boudayin est le fameux quartier français de la Nouvelle-Orléans…

Cyber-Mamies, Cyber-Papies

S’agissant de romans “cyberpunk”, on ne s’étonnera pas de trouver des références à des technologies restant encore à inventer, mais faciles à s’imaginer comme pouvant faire partie du quotidien de ce proche futur inventé par l’auteur(*). Passé totalement à côté des thèmes “réseau informatique, “intelligences artificielles”, pourtant assez habituels dans le genre dit cyber de l’époque, Effinger avait par contre résolument embrassé les concepts de prothèses et de modifications corporelles que l’avenir semblait nous réserver. Et c’est ainsi que même dans le Boudayin, tout le monde peut aller dans la clinique du coin changer de sexe, se faire poser une prothèse à la place du poumon, ou se faire poser une prise pour se câbler le cerveau. Un câblage qui permet ainsi à son porteur de s’enficher divers modules. Dans le cas des M.A.M.I.Es se les insérer permet d’acquérir instantanément n’importe quelle connaissance ou savoir : parler allemand ; réparer un avion ; être spécialiste en droit coranique. Les P.A.P.I.Es, l’autre type de modules en vogue, permettent de leur côté d’accéder à des enregistrements de personnalités, réelles ou fictives, laissant le choix aux utilisateurs d’expérimenter, par exemple, un film porno de l’intérieur, ou de devenir, pour un temps, aussi charmant et létal que James Bond. Il y a des papies un petit peu pour tout. Même pour devenir un serial killer, adepte de la découpe créative sur être humain.

(*) Sans plus de précisions : quelque part au début du XXIIème siècle…

M.A.M.I.Es : Modules d’Apprentissage Mémoriel Instantané et Évolutif
P.A.P.I.Es : Prothèses d’Apprentissage Personnel Intégral et Expérientiel

Mârid Audran, le “maghrebi”

En guise de résumé maladroit de ces trois livres dont seul le dernier me reste clairement en mémoire, je vais plutôt vous livrer mes impressions sur son narrateur et son intéressante évolution au fil de la série.

Dans “Gravité à la manque”, celui que ses amis appellent affectueusement le “maghrebi”, est alors plus connu pour ses addictions à l’alcool et aux pilules psychotropes que pour sa nature d’honnête détective. Et il faut bien l’avouer, le bougre ne se contente pas d’écluser chaque soir son content d’alcool, dans l’un ou l’autre bar du Boudayin, il se gave aussi d’un assortiment hallucinant de pilules, plus ou moins légales, aux effets psychotropes plus ou moins définis(*). Décidé pourtant à préserver en partie son cerveau déjà bien mis à mal, Marîd fait par contre partie de ceux qui ont décidé de ne pas se faire câbler le cerveau : pas de papies ou de mamies pour lui, merci ! Pas moins décidé à conserver aussi le peu de dignité que ses réveils dans les caniveaux lui ont laissé, Marîd a également juré de ne jamais toucher le moindre bakchich du parrain de la ville, le terrible Friendlander Bey, au contraire de presque la moitié de la faune du Boudayin, Inch’Allah !

(*) Des opiacés et des amphés. Souvent ensemble. Et avec d’autres trucs. Et souvent dix de chaque, avec du Gin pour faire descendre le tout.

Inutile de dire qu’au fur et à mesure de ses aventures, Marîd sera bien sûr amené à réviser ses positions sur ces sujets. Obligé par les circonstances à répondre affirmativement à la requête de Friendlander Bey qui désirait l’engager pour “régler pour moi une petite affaire, bismillah !” Marîd se retrouvera finalement enrichi de l’argent de ce dernier, malgré son désir d’intégrité. Et ce sera d’ailleurs aussi sous l’impulsion du même Friendlander Bey qu’il finira par se faire enfin ouvrir le crâne afin de se faire poser pas moins de quatre prises à mamies/papies, là où la plupart des gens n’en ont qu’une ou deux !(*) Bref, Marîd est un personnage qui passera, presque malgré lui, du statut de petit détective, vivotant de petits contrats et de petites enquêtes, à celui de justicier prêt à tout pour sauver la veuve et l’orphelin ! Au point même qu’à l’issue du second roman, “Privé de désert”, il se retrouvera en effet littéralement obligé de se marier avec ! La veuve, bien sûr, pas l’orphelin !

(*) L’opération est en fait un cadeau de Friedlander Bey. Tu ne dis pas “non” à Friendlander Bey. Pas deux fois, en tous cas.

Toujours alcoolique, mais désormais propriétaire de son propre bar, le Marîd narrateur du début du “Talion du cheikh” ferait presque figure de caïd, si on ne le connaissait pas si bien. Ses aventures cette fois-ci le forceront à quitter le Boudayin pour un exil involontaire, en compagnie de Friendlander Bey, dans le désert du sud, le Rub’ al Khali (*). Un exil dû aux manigances de l’autre parrain de la ville, le cheikh Abou Adil, en guerre depuis toujours avec Friendlander Bey, ce qui, une fois qu’il le saura, fera envisager à Marîd bien plus d’un plan pour mettre en place sa vengeance. Et autant dire que des idées, quand il vous faut traverser un désert de presque 650’000 km2 avec comme seuls compagnons des bédouins, le soleil et le regard d’Allah, il vous en vient. Beaucoup.

(*) Entre Ryadh, Oman et le Yemen. Tellement vide qu’on le nomme “le quartier vide”. Selon Audran lui-même, le Sahara est une blague en comparaison…

Au final…

Vous aimez le café à la cardamone, l’appel du muezzin et les cocktails Gin/Bigara ? Vous aimez les polars cyniques, les crimes affreux et les intrigues à tiroirs ? Ça alors, c’est dingue : moi aussi ! Et même si ce n’est pas le cas pour tout (je n’ai en fait jamais bu de café à la cardamone) vous pouvez tout de même vous lancer dans la lecture de cette série, elle est des plus recommandables pour tout dire, et elle vient en plus de ressortir en omnibus : les trois tomes en un seul volume, additionnés de quelques nouvelles ! Pas trop d’éléments science-fictionnels, de l’exotisme et de l’humour : de quoi passer de bons moments de lecture !


Fiche JKB

  • Genre : Cyberpunk/L’Arabie de vos rêves et de vos cauchemars/Polar.
  • Wow Level : 7.5/10. À l’époque, j’avais été très impressionné par le mélange des genres.
  • Note personnelle : 7.5/10. Pour le cycle en entier (sans les nouvelles).
  • Pas toujours des page-turners, le rythme retombe parfois, mais ça se lit facilement et vite.
  • Probabilité de relecture : Ayant déjà relu les deux premiers tomes plusieurs fois : oui !

Titre original :

The Exile Kiss

1993

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